Il me parla de skieurs. Je lui parlais d’Antarctique. Il me parla d’escargots. Je lui parlais de Mars… Nous aimions les coïncidences triviales qui n’en sont pas, ces hasards inconséquemment bien tombés, ces micro évènements qui se font échos, tout ce qui pouvait bien créer du lien là où il n’y en avait pourtant pas.

Il me parla de skieurs. Je lui parlais d’Antarctique. Il me parla d’escargots. Je lui parlais de Mars… Nous aimions les coïncidences triviales qui n’en sont pas, ces hasards inconséquemment bien tombés, ces micro évènements qui se font échos, tout ce qui pouvait bien créer du lien là où il n’y en avait pourtant pas.

The sky was pink. 2014 will be the perfect after party. 

“Our perfect companions never have fewer than four feet” - Colette

Sunday Nov 3rd @ Église Sainte Rita, Paris 15

Acte III. Scène 2 : “Ce qui doit sécher, n’échappe pas au soleil.”

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Il fait presque nuit. Elle tombe tôt, “trop même”. Je sors du bureau complètement hébétée par ma journée. Mon regard fuit et mes pensées ne s’alignent pas entre elles. Le taxi me dépose. Grand Marché. “Tampuy ! Tampuy !” La rue est obstruée par la dizaine de voitures-poubelles vert sapin garées sauvagement. Je contemple distraitement ces modèles d’un autre temps. Dépecées, cabossées, rouillées, ces carcasses ne devraient vraisemblablement plus rouler. Pourtant elles avancent, caha-cahin, parfois sans freins ni suspensions, en clapotant, en toussotant, quasiment toujours. “Pissy ! Pissy ! Gounghin ! Gounghin !” À peine débarquée, je m’engouffre (ou plutôt, on m’engouffre) dans une veille Merco. “Nasaara, bonsoir !”

Je claque mes pieds entre eux en espérant écraser ces moustiques qui me chatouillent les chevilles et orteils. Un, deux, trois, quatre autres âmes viennent peupler la voiture. On se serre. Des gouttelettes se forment sur les fronts. Les deux types du siège passager se retournent pour me parler. Je réponds, vaguement. L’enfant à ma gauche m’attrape les cheveux, et mes yeux — en quête d’une échappatoire — rencontrent alors les siens. J’en contemple la noirceur, puis m’attarde sur chacun de ses cils. Ils sont courts, épais et très recourbés. Des petites boucles d’oreilles dorées cylindriques scintillent sur ses mini lobes. Méthodiquement, je décortique un à un les traits de ce visage. Elle — c’est une fille — gigote, me tire une autre mèche, me sourit. Sa mère la replace sur ses genoux. Mon regard continue de dessiner mentalement le corps de ce petit être, suivant les lignes de ses membres fins et frêles qui dépassent du pagne visiblement très humide dans lequel il est enroulé.

Je ne sais pas exactement combien de temps je suis restée dans cet état semi contemplatif, semi léthargique mais c’est en observant l’enfant bouger son bras et en constatant la rigidité de sa peau restée pliée au niveau de l’articulation que j’en suis sortie. Malaise. Mes yeux finirent alors par remplir le vide formé par le contour de ses doigts avec une chair sèche et fripée… La voix autoritaire d’Anne — ma boss — résonne dans ma tête : “Pour savoir si un enfant est déshydraté il faut le pincer. Si la peau reste pincée, c’est qu’il souffre de déshydratation sévère. Cette déshydratation est probablement causée par des diarrhées aigües.”

Symptôme. Diagnostic. L’enfant à mes côtés est malade.

Quinze minutes séparent le Grand Marché de chez moi. Ces quinze minutes, je les ai passées à tergiverser intérieurement, les yeux rivés sur un pli dérangeant qui ne voulait pas disparaître.

“Il faut que j’intervienne… — OK. Comment ?”

“Je donne mon billet de 10 000 francs CFA à la mère et je la prie d’aller au dispensaire de Boulmiougou.”

“Et si elle prend juste l’argent et n’y va pas ?” (Option que je ne peux m’empêcher de juger comme très probable.)

“Peut-être qu’elle y va déjà !” (Wishful thinking…)

“Je l’accompagne s’il le faut. Je sais où il est, je suis passée devant pendant notre repérage de la zone d’intervention de Pissy.”

“Mais au nom de quoi ai-je le droit de lui dire quoi que ce soit ?”

“Suis-je mère ? Est-ce que je sais changer des couches ? — Euh… Non.”

“Suis-je médecin ? Infirmière ? — Toujours pas.”

“Et puis, je vais lui dire quoi pour commencer ? — Votre bébé doit aller au CSPS*.”

“Et puis, la Nasaara n’a-t-elle pas mieux à faire que de donner des leçons (ou en l’occurrence un ordre) aux Africains.”

“Et si elle ne comprend rien à ce que je dis ?”

“Pourquoi les autres autour de moi ne disent rien ? Pourquoi ils me fixent moi et pas elle ? Elle est des leurs. Peut-on assister aussi passivement à la mort d’un des siens ?”

“La considèrent-ils seulement comme l’une des leurs ?”

Sa mère adolescente n’a pas l’air particulièrement tourmentée et s’amuse plutôt à remuer les lèvres de son bébé du bout de ses doigts sales. Elle n’a pas plus de 16 ans. Elle me regarde aussi béatement que les autres.

Et là, d’un coup, je saisis que le mal que Pesinet — l’association qui m’amène ici — cherche à pallier, se présente là-même devant moi… “Prévention de la mortalité infanto-juvénile dans les zones périurbaines des districts sanitaires de Boulmiougou et Bogodogo à Ouagadougou, Burkina Faso” écrivais-je il y a guère plus d’un mois sur la couverture du dossier AFD dont je rédigeais la synthèse. “1 enfant sur 7 meurt avant l’âge de 5 ans au Burkina Faso. Ce chiffre est de 1 sur 6 au Mali. 60% de ces décès sont liés à des pathologies bénignes (fièvre, diarrhée, paludisme…) qui s’aggravent.” Je répète ces phrases trop souvent pour saisir (et transmettre) tout ce qu’elles impliquent. Les statistiques alarment, les 4x3 dérangent. Si cette scène me confronte à la réalité, alors la misère n’a rien de très spectaculaire.

Mon esprit s’encombre de mille considérations qui se déroulent frénétiquement telles un algorithme dont il n’y aurait en fait pas de solution. Ce n’est qu’un geste réflexe de ma part qui me sort de cette boucle infinie. La mère vient de glisser — pour jouer — des pièces de 100 francs CFA dans la bouche de l’enfant. Elles rigolent. Sidérée, voire un peu horrifiée, je me précipite pour la faire recracher. Une toute autre incompréhension se lit sur le visage de la mère fille. Je lui remets les pièces dans la main.

“Faut pas faire ça, c’est sale.”

Mes gestes sont saccadés. Je suis très mal à l’aise.

Ce sera la seule phrase que je réussirai à lui adresser.

C’était le 20 août dernier. Ça faisait un mois jour pour jour que j’étais arrivée à Ouagadougou et ce n’était pas comme si je n’avais pas croisé des dizaines de mendiants et d’éclopés dans les rues, ni des dizaines d’enfants jouant au foot dans les six mètres et dont on voit très distinctement les côtes. Cette situation, je l’ai toutefois vécue différemment. Plus que d’avoir pris la décision de ne rien faire, c’est de ne plus me souvenir à quel argument je me suis résignée qui me gêne. Ai-je été lâche et égoïste ? Ai-je conclu que c’était peine perdue ? Est-ce vraiment mon combat ? Est-ce si simple de se dérober?

“Not my karma.”

Je ne me sens pas spécialement habitée par l’abstraite cause qu’est celle de sauver des vies. J’ai vu cette petite fille et je me suis stoïquement dit qu’elle n’avait que très peu de chance d’atteindre l’âge de 5 ans… J’aurais tellement aimé que la mère me demande de l’argent.

Plus tard, Kahitouo me dira que j’aurais du faire semblant d’être médecin. La mère aurait (selon lui) plus facilement accepté une remarque venant de moi que des “siens”. Je n’aurais pas été mal vue, bien au contraire. Pour beaucoup encore, la parole des blancs — surtout en matière de santé — est évangile. D’ailleurs parfois, on ne m’appelle pas “Nasaara”, mais “Toubabou”. Toubabou, de toubib.

Je jongle encore avec ces différentes considérations. Il m’est complètement impossible d’avoir un avis arrêté sur elles. La valeur de la vie humaine, les inégalités nord-sud, le “développement” me paraissent des notions bien trop complexes pour les attaquer de front.

Je retourne donc à mon jardin, agir dans le périmètre qu’est le mien. Et paradoxalement, je ne peux pas dire qu’en me dégageant du taxi, je me sois totalement débarrassée du problème. Je ne suis pas venue ici pour “faire de l’humanitaire”, mais pour travailler pour une entreprise sociale qui offre un service préventif payant de suivi à distance de la santé des jeunes enfants. Grâce aux technologies mobiles et à un service de micro-assurance santé, l’association cherche à franchir les barrières culturelles et financières qui limitent l’accès aux soins. Il y a beau y avoir de la “technologie” et du “mobile”, à ce niveau-là, on peut même dire que je baigne tous les jours dedans. Seulement, au plus proche du besoin, je me suis sentie extrêmement loin, absolument pas à ma place.

In fine, je suis plus à l’aise dans un projet où l’on offre le choix aux bénéficiaires, même si cette approche “marché” de la prévention peut déranger. Je ne critique pas l’ingérence de l’Aide avec un grand A (loin de là) ; je suis sûre qu’à bien des égards, on ne peut l’éviter, par humanité, tout simplement. Je n’arrive vraiment pas pour autant à me faire à l’idée que moi, Marthe Seguin, pourrais décider à la place de l’autre, sous prétexte que je suis / serais plus avisée.

Or, s’il y a bien un combat qui pourrait être le mien ici, c’est celui de l’accès à l’information et à la connaissance. “Teach a man how to fish.”

J’ai fait huit ans d’études supérieures, donné des cours particuliers pendant près de dix ans, pleuré de joie en recevant l’encyclopédie Encarta à Noël 1997 et depuis ma découverte du search, Google est probablement devenu mon meilleur ami. Je ne peux que me sentir proche d’une telle thématique.

Lorsque Kahit ou Thierry, le petit-ami de ma coloc Claire, me racontent les obstacles auxquels ils ont dû faire face pour accéder à un enseignement secondaire à peu près digne de ce nom, mon coeur d’éternelle étudiante se resserre, mais ne me paralyse pas.

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“Vouloir c’est pouvoir”, lisais-je sur un mur de la veille ville de Bobo-Dioulasso, deuxième ville du pays. Malheureusement, dans un monde aussi complexe et compétitif que le nôtre, plus que jamais “pouvoir”, c’est avant tout “savoir”.

Toute sa volonté, Kahitouo l’a toujours mise dans l’apprentissage, justement : du français vers l’âge de sept ans, des maths et des sciences au collège, de la culture du coton l’été pour financer son lycée, de la biologie à l’université et depuis deux ans, de l’entrepreneuriat social, l’informatique et l’anglais. Kahitouo veut dire “choisi le mal” en Dagara. Paradoxalement (pas tant que cela lorsqu’on connaît la genèse de son prénom), pour chaque décision qu’il a eu à prendre dans sa vie, il a sûrement fait le bon choix. Il le dit lui-même. Il ne serait pas là où il en est aujourd’hui. D’une intelligence rare, Kahit inspire, Kahit déplace des montagnes.

Ce grand gaillard bavard et blagueur est né dans un petit village en brousse, proche de Dano au sud-ouest du pays. Il est le seul de sa famille a avoir reçu une éducation formelle. Aujourd’hui, il a créé son entreprise de transformation de chenilles de karité. Spécialité de Bobo-Dioulasso, cette bête — que j’ai fini par goûter grimaçante à moitié par curiosité, à moitié par obligation — a l’intéressante propriété d’être à sec, l’aliment le plus riche en protéine de toute l’Afrique de l’ouest.

Dans un SMS adressé à Lisa avec qui il travaille à 2iE, la plus prestigieuse école d’ingénieur d’Afrique francophone, il disait non sans humour : “J’ai deux ambitions dans la vie. 1. Faire de FasoPro le plus grand producteur industriel d’insectes. 2. T’entendre un jour m’appeler Barack.” Quelques semaines plus tard, alors qu’il préparait un tô dans ma cuisine en me dictant la recette en anglais, langue qu’il ne parlait pas en mars 2012 lorsque je l’ai rencontré à Paris, je me suis dit que cet homme-là serait bien capable de lever, avec succès même, des défis fous comme ceux-la.

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Si seulement tout le monde avait cette force…

“Découragée”. C’est un mot qui revient souvent dans la bouche de Biba, la femme taxi. Elle parle généralement des problèmes de sa 106 toujours aussi “gâtée”. “Découragés” le sont aussi les étudiants qui finissent par obtenir leur licence au bout de six ans car il n’y a pas de salle, de correcteur, de date pour passer les examens de fin d’année qui leur permettront de valider. Je passe la description des amphis et des cours… Le système est carrément gâté. Les élites peuvent aller faire leurs études en France et en général ne reviennent pas ou alors juste pour veiller à maintenir un ordre déjà très bien établi. À Ouagadougou en 2013, à moins d’être riche ou extraordinairement brillant ET chanceux, un jeune aura beaucoup de difficulté à accéder aux ressources intellectuelles qui lui permettra de se développer et de contribuer ainsi au développement de son pays. J‘exagère peut-être. Jusqu’à présent, je n’ai vu aucune évidence du contraire. J’aimerais pourtant.

J’aimerais aussi qu’Internet “fonctionne”. Si tant est qu’on maîtrise le français et l’écrit, on pourrait au moins avoir accès à des formations, à de la connaissance… être moins coupé des avancées du “reste du monde”. Plus d’une fois j’ai eu envie de montrer Coursera.org, EdX, TED à Thierry, mais les foutues connexions sont tellement faibles, instables et chères que ce serait remuer le couteau dans la plaie…

D’autres visages se succèdent dans ma tête. Abigail, étudiante à l’université de Ouagadougou, émue jusqu’aux larmes de pouvoir faire son stage de fin d’études auprès de Kahit, dans les laboratoires de 2iE. Pape, malien malin, soulagé de pouvoir enfin rentrer dans une école d’électronique à 24 ans mais qui aimerait en réalité devenir développeur web… Saint, son “frère”, avocat inactif.

“Putain. On a trop de chance.”

Et dire que je ne rencontre que ceux qui en ont également. Dur de ne jamais perdre son sang-froid. Dur de toujours rester au chaud dans sa bulle. Dur de ne profiter que des joies pourtant si nombreuses qu’apporte une telle expatriation.

Privée du peu de second degré qu’il me reste, je finis par avoir envie d’étriper Gauthier — mon ami agro-économiste — Malnoury de son nom de famille (le comble pour un mec qui bosse pour le développement rural et la lutte contre la malnutrition) lorsqu’il m’explique que tant que les gens crèveront de faim, du palu et du SIDA, la fracture numérique ne sera pas un problème…

Il me provoque. Mon tropisme le fait rire. Certes, j’arrive maintenant à contenir mon impatience lorsque j’ouvre Gmail le matin, je regarde mon fil Twitter défiler sereinement, sans cliquer compulsivement sur tous les liens qui s’affichent, je suis même allée jusqu’à convertir mon iPhone en presse-papier. J’en gagne pas plus en crédibilité. Je suis évidemment biaisée. “I fool no one.”

C’est effectivement plus par goût pour Internet et le mobile — et tout ce que ces outils permettent — que j’ai rejoint Pesinet, que pour son impact social à proprement parler. Aujourd’hui néanmoins, je vois difficilement ce que je pourrais faire de mieux de ma vie que d’allier les exigences de ces deux mondes.

Au milieu des mille incertitudes que cet exil soulève, je tombe parfois sur de belles éclaircies. Mes émotions peuvent être mises à rude épreuve, mais hors de mon confort, je perds surtout de ma myopie.

Et là, par exemple, entre deux coups de vent chaud sur mon visage, quelque part entre Pissy et Koulouba, agrippée sans casque à la moto qui me ramène au boulot, j’ai trouvé un chemin que j’ai envie d’emprunter. J’ose espérer qu’il me mènera à ma place, celle dans laquelle je me sentirai capable de grandir, de faire… de dire.

Mon karma.

xx

NB : Mon prochain post — si j’arrive à le pondre moins douloureusement que celui-ci — sera plutôt consacré aux grands et petits bonheurs qui remplissent 80% de mon temps éveillé, les 20% qui restent étant bien sûr dédiés à ce genre de prises de tête.

“I fool no one”.

*CSPS = Centre de Santé et de Promotion Sociale

Koubri, Burkina Faso.

Koubri, Burkina Faso.

"La parole comme vaccin contre la mort. La parole comme rempart contre l’ennui. Parler parler encore. Parler pour affronter la nuit."

Cock Music Smart Music, Fauve

#Proud #Grandchild

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Banfora, Burkina Faso. 

"When it all goes quiet behind my eyes, I see everything that made me lying around in invisible pieces. When I look too hard, it goes away. And when it all goes quiet, I see they are right here. I see that I’m a little piece in a big, big universe. And that makes things right. When I die, the scientists of the future, they’re gonna find it all. They gonna know, once there was a Hushpuppy, and she live with her daddy in the Bathtub."

Beasts of the Southern Wild